dimanche 13 décembre 2009

Conclusion


La saison 6 débute le 21 septembre 2009. La campagne de lancement se fait autour d'une photo représentant House - ou simplement sa canne - entouré de deux serpents, des ailes d'aigle déployées dans le dos.


Ceci n'est pas un caducée.

Bien évidemment, c'est au caducée que cette photo fait référence. « Incurably himself » (1), proclame l'affiche. Que faut-il en déduire ? Que House va être plus que jamais... un docteur ? Le caducée n'est rien d'autre que le symbole de la médecine, après tout.
Mais ne peut-on pas aussi y voir l'image même du surhomme accompagné de ses animaux fidèles, « l'animal le plus fier sous le soleil et l'animal le plus sage sous le soleil »(2) ? L'aigle et le serpent sont mentionnés régulièrement dans Ainsi parlait Zarathoustra, ils sont les compagnons attitrés du surhomme. Ce que les spectateurs attendent de ce personnage-là, ce n'est pas qu'il soit tout simplement la médecine incarnée, mais un individu hors norme, n'obéissant à aucune règle, ne se soumettant à personne, utilisant toutes les ruses possibles pour résoudre les énigmes qui se posent à lui et évoluant dans les hautes cimes de l'intelligence et de la raison.

Lille, le 15 septembre 2009.



*
* *


Un patient : Vous n'avez pas de famille, vous ?
House : Je les ai tous laissés sur Krypton. (3)


En anglais,  « surhomme » se traduit par « superman ».


Remerciements

Merci à Heather Osborne pour sa splendide traduction, (http://heatherosborne.speculative-fiction.ca/) à Jean-François Vaillant pour sa capacité à toujours pouvoir me dire qui disait quoi dans quel épisode quand j'étais coincée, et à Gérard Dahan pour sa traque impitoyable des doubles espaces et autres fautes de typographie.

(1) "Incurablement lui-même"
(2) Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue
(3) Saison 5 Épisode 12, Painless [Sans douleur]

5. La faille du personnage ?




Ainsi paraît ZaratHOUSEtra


House : docteur ou surhomme nietzschéen ?


par Bernadette Dahan-Delelis




J'ai déployé mon rire comme un dais aux mille couleurs.
Ainsi parlait Zarathoustra, 3e partie,
« Des tables nouvelles et anciennes ».



Le surhomme se doit d'être gai. Parce qu'il est surhomme, il faut même que sa gaieté soit débordante : « Apprenez donc à rire au-delà de vous-même. » (1) Dans tout Zarathoustra, on trouve des références récurrentes au rire, au chant et à la danse. Ils font partie des caractéristiques fondamentales du surhomme. Or House est tout sauf un personnage heureux de vivre. L'adjectif qui revient le plus souvent pour le définir est en anglais l'adjectif miserable [malheureux]. Avec sa jambe qui le fait souffrir en permanence, il ne danse jamais. Il ne chante pas non plus. Il fredonne seulement quand, par hasard, il est content et il ne rit que très rarement, d'un rire qui est bien loin d'aller au-delà de lui-même. Faut-il en déduire que la comparaison entre House et le surhomme Nietzschéen ne fonctionne plus sur un point aussi fondamental que celui-là ? Comme le dirait House lui-même, « It does not fit [Cela ne cadre pas.] »

Pour trouver la solution de cette énigme, il faut faire comme House et commencer par s'en tenir aux faits. Qui est House ? D'après Wilson, et s'il y a quelqu'un qu'on peut croire quand il parle de House, c'est bien Wilson - plus que House lui-même qui serait capable de mentir sur ce point - « Il est ce qu'il fait. » (2) House se définit avant tout par son métier. Il n'est pas Monsieur House, il est le docteur House. On vient le consulter parce qu'on sait qu'il est probablement le meilleur diagnostiqueur de la planète. Il y a même des Cubains qui risquent leur vie pour venir le voir dans le New Jersey. (3) Mais le personnage de House est aussi ce que les producteurs de la série ont décidé d'en faire : un génie de la médecine, certes, mais aussi un malotru et un boiteux, ces deux dernières caractéristiques étant intrinsèquement liées.

On n'imagine pas House sans sa canne. Son utilisation, à elle seule, pourrait faire l'objet d'un livre. Elle est son emblème, en quelque sorte. Il ne supporte pas qu'on la lui fasse changer contre une autre, plus efficace. Il en fait acheter une à Wilson après qu'il eut cassé celle qu'il avait. Sa canne, comme son bureau, fait partie de lui. Quant à l'autre accessoire indispensable au docteur House, le cachet de Vicodine, il est, lui aussi, associé à sa personnalité. Le personnage commence à se préciser : il se définit par son génie médical, mais aussi par sa blessure physique qui fait de lui un drogué presque toujours de mauvaise humeur.
Le côté « drogué » de House pourrait paraître dérangeant s'il ne faisait lui-même la démonstration que, sans ses cachets, il ne vaut plus rien. Sa faculté de pensée est réduite quand il n'a pas sa dose d'antalgiques. C'est le cas dans l'épisode 9 de la saison 3, (4) où il finit par devenir agressif, donne un coup de poing à Chase, et n'est plus capable de penser correctement. C'est pourtant Chase qui trouve l'origine de la maladie de la jeune patiente dont on aurait amputé le bras et la jambe si on avait suivi les instructions de House jusqu'au bout.
Mais House se rend compte également que n'être plus malheureux l'empêche aussi de penser correctement. Afin de ne plus souffrir, il se met à remplacer sa Vicodine par de la méthadone. (5) L'effet est spectaculaire : il ne souffre plus, il n'est plus de mauvaise humeur et il accepte de faire faire un examen inutile à son patient, à la demande de ses parents, lui, House ! C'est à cause de cet examen que l'enfant tombera gravement malade alors qu'il ne souffrait que de déshydratation au départ. Dans un premier temps, House est tellement content de ne plus souffrir qu'il préfère quitter l'hôpital lorsque Cuddy lui donne le choix entre garder sa place et continuer à se droguer. Mais en voyant qu'il perd jusqu'à son bon sens quand il ne souffre plus et qu'il est de bonne humeur, il renonce finalement à son traitement à la méthadone que Cuddy, elle, avait fini par accepter et qu'elle le supplie presque de prendre.

Saison 5 Épisode 16, The Softer Side [Un Peu de Douceur]

Cuddy sait qu'il va de nouveau souffrir et a du mal à supporter cette idée. Elle lui dit : « You don't need your pain to be a good doctor. [Vous n'avez pas besoin de souffrir pour être un bon docteur.] » Mais il lui fait une réponse de surhomme : « I'm not interested in good. [Être bon, ça ne m'intéresse pas.] » Et, reprenant sa canne et la montrant à Cuddy, il déclare : « This is the only me you get. [Voici le seul moi que vous pouvez avoir.] »
Là aussi, la démonstration est faite. Sans sa douleur, il n'est plus exceptionnel. Il a donc besoin de cette souffrance pour aller au-delà de lui-même. La blessure physique - et le mal-être qu'elle entraîne - n'est donc pas anecdotique chez House, elle fait partie de lui et même fait de lui le génie qu'il est. En renonçant à la méthadone, il renonce à la douceur de vivre mais il renonce par la même occasion à la médiocrité. Ne nous méprenons pas, il ne s'agit absolument pas de sacrifice de soi. Dieu est mort, il ne faut pas l'oublier, et avec lui, toute notion de sacrifice. S'il avait continué à prendre de la méthadone, alors il se serait sacrifié, et Cuddy aurait fait figure d'Ève dans le jardin d'Éden. Mais non, le surhomme doit continuer de « devenir qui il est » et ne pas succomber à la tentation de la facilité. Et, à ce moment précis, il franchit un pas supplémentaire sur le pont. Reprenons le texte de Nietzsche.

L'apparition du surhomme n'est en aucun cas soudaine. Le surhomme ne naît pas quelque part, il se construit petit à petit. Il n'est pas unique. Zarathoustra représente quelque chose comme le premier surhomme, mais il l'« enseigne », il tente d'apprendre à ceux qui sont prêts à l'écouter ce qu'il faut faire, quelle disposition d'esprit il faut adopter pour devenir comme lui. Lui-même, Zarathoustra, au début du livre, n'est pas encore totalement accompli. Il lui faut, à plusieurs reprises, rejoindre sa montagne pour y méditer puis redescendre vers les hommes pour leur dispenser son miel qu'il a en surabondance. Durant ce temps, le surhomme mûrit lentement et son esprit subit des métamorphoses :

Je vais vous dire les trois métamorphoses de l'esprit : comment l'esprit se change en chameau, le chameau en lion, et le lion en enfant, pour finir. (6)

Dans un premier temps, l'esprit mesure sa force. Il se lance des défis, se met à l'épreuve, se charge de toutes les difficultés possibles : c'est le stade du chameau. Puis l'esprit devient lion. À partir de ce moment, il est capable de volonté propre. Il n'obéit plus aux règles qu'on lui impose :

Pour conquérir sa propre liberté et le droit sacré de dire non, même au devoir, pour cela, mes frères, il faut être lion. (7)

Et finalement se produit la troisième métamorphose de l'esprit qui devient enfant.

Pourquoi le lion ravisseur doit-il encore devenir enfant ?
C'est que l'enfant est innocence et oubli, commencement nouveau, jeu, roue qui se meut d'elle-même, premier mobile, affirmation sainte.

Assez curieusement, le livre de Nietzsche s'achève sur la deuxième métamorphose de l'esprit de Zarathoustra, lorsqu'il se fait lion. Or, que lit-on à la dernière page de Zarathoustra ?

Que je pâtisse ou compatisse - qu'importe ?
Est-ce à mon bonheur que j'aspire ? J'aspire à mon œuvre !
Debout ! Le lion est venu, mes enfants approchent, Zarathoustra a mûri, mon heure est venue : -
Voici mon aube, mon jour se lève : parais à présent, monte au ciel, ô grand midi ! (8)

House n'est pas une figure de surhomme après la première métamorphose, mais après la seconde. Et la troisième n'est sans doute pas très loin. Car il y a de l'enfant dans House : il suce des sucettes sans arrêt, il subtilise tout ce qu'il peut dans l'assiette de Wilson, voire dans celle des patients qui passent à côté de lui à la cafétéria de l'hôpital, il fait des blagues de potache et des grimaces à tout le monde. Ce sont toujours de brefs épisodes, comme si ce côté enfant était à l'affût et surgissait furtivement, à la moindre occasion. Et il est vrai que l'image de la « roue qui se meut d'elle-même » est probablement celle qui résume le mieux le personnage de House. Ce n'est donc pas à une figure de surhomme «en gestation» que nous avons à faire, mais à celle d'un surhomme presque achevé.

 Et à ce stade, le bonheur du surhomme n'a plus d'importance, seule l'œuvre qui est à  accomplir compte. Combien de fois Cuddy ou Wilson viennent-ils lui parler de son bonheur, et combien de fois hausse-t-il les épaules ou lève-t-il les yeux au ciel ? Pour lui, comme pour le Zarathoustra d'après la seconde métamorphose, le problème n'est pas là. Le temps dont il dispose ne doit pas être consacré à la recherche du bonheur mais à l'accomplissement de son œuvre et si cela doit passer par la souffrance, alors il renoncera à la méthadone. La béatitude n'est pas pour lui. La béatitude le détruirait, ferait de lui un « bon » docteur, sans plus. « Voici le seul moi que vous pouvez avoir » ? Mais c'est bien ce moi là qui intéresse Cuddy, et au-delà des personnages de la série, qui intéresse les spectateurs : un individu hors du commun qui parvient à transformer sa faiblesse en source de force supplémentaire. Et si « connaître est une joie pour les vouloirs léonins » (9), alors cette joie-là lui est accessible, à la fois grâce aux méthodes dignes d'un Sherlock Holmes, et à celles dignes d'un surhomme, celles que résume si bien l'ombre de Zarathoustra s'adressant à Zarathoustra lui-même (10) :

Avec toi, j'ai pénétré dans tout ce qu'il y a de plus interdit au monde, de pire et de plus lointain ; et s'il y a quelque vertu en moi, c'est de n'avoir reculé devant aucun interdit.

Remerciements

Merci à Heather Osborne pour sa splendide traduction, (http://heatherosborne.speculative-fiction.ca/) à Jean-François Vaillant pour sa capacité à toujours pouvoir me dire qui disait quoi dans quel épisode quand j'étais coincée, et à Gérard Dahan pour sa traque impitoyable des doubles espaces et autres fautes de typographie. 

(1) Ainsi parlait Zarathoustra, Quatrième partie, « De l'homme supérieur »
(2) Saison 5 Épisode 14, The Greater Good [Prises de risques]: "What he does is what he is."
(3) Saison 3 Épisode 24, Human Error [Dernier espoir
(4) Saison 3 Épisode 9, Finding Judas [Rendez-vous avec Judas]
(5) Saison 5 Épisode 16, The Softer Side [Un peu de douceur]
(6) Ainsi parlait Zarathoustra, Première partie, « Des trois métamorphoses »
(7) Ainsi parlait Zarathoustra, Première partie, « Des trois métamorphoses »
(8) Ainsi parlait Zarathoustra, Quatrième partie, « Le Signe »
(9) Ainsi parlait Zarathoustra, Troisième partie, « Des tables anciennes et nouvelles »
(10) Ainsi parlait Zarathoustra, Quatrième partie, «L'ombre»

vendredi 11 décembre 2009

4. La mort de Dieu et l'avènement du Surhomme







Ainsi paraît ZaratHOUSEtra


House : docteur ou surhomme nietzschéen ?


par Bernadette Dahan-Delelis



Dieu est mort. Mais nous, nous voulons que le Surhumain vive.
Ainsi parlait Zarathoustra, 4e partie,
« De l'homme supérieur ».

Pour House, comme pour Zarathoustra, il n'y a aucun doute : Dieu est mort. Cela signifie pour le médecin qu'il est qu'aucune maladie ne trouve son origine dans une cause divine et qu'aucune ne trouve de solution dans la prière ou le miracle. Cette idée est développée tout au long de la série, mais c'est évidemment dans l'épisode 19 de la saison 2, House contre Dieu, qu'elle est particulièrement mise en évidence. 

House, comme Zarathoustra, n'a rien à reprocher à Dieu : comment en vouloir à quelqu'un qui n'existe pas ? Il en veut aux hommes d'être crédules et d'écouter d'autres voix que celle de la raison. Dans son combat contre Dieu, et surtout contre la maladie du jeune prédicateur qui prétend que Dieu lui parle et qu'il guérit ainsi des personnes par la foi, House, en fait, se bat aussi contre les être humains et leur penchant pour le surnaturel. Il dit à Wilson, son confident habituel :

I fear for the human race. A teenager claims to be the voice of God and people with advanced degrees are listening.

J'ai peur pour la race humaine. Un ado prétend être la voix de Dieu et des gens qui sortent diplômés de l'université l'écoutent.

Ce n'est pas aux simples d'esprit qu'en veut House, eux au moins auraient l'excuse de ne pas être capables de réfléchir, mais bien aux intellectuels ou du moins  à tous ceux qui ont eu la chance de faire des études et donc d'avoir appris à penser par eux-mêmes, tous ceux qui ont la capacité d'exercer leur libre arbitre et qui se refusent à le faire, préférant le confort intellectuel d'une pensée toute faite empreinte de religiosité. L'explication que donne House de cette attitude ressemble également étrangement à l'explication de Zarathoustra. Pour House, les gens qui sont prêts à écouter le premier prédicateur venu sont des faibles qui veulent juste se rassurer. Il utilise une métaphore pour illustrer sa pensée :

Je comprends, les gens cherchent simplement un moyen de remplir les trous. Mais ils veulent ces trous. Ils veulent vivre dans ces trous. Et ils deviennent fous si quelqu'un d'autre vient boucher leurs trous.
 Puis il ajoute en criant : 
« Eh, les gens ! Sortez de vos trous ! »
Saison 2 Épisode 19, House vs. God [House contre Dieu]
« Eh, les gens ! Sortez de vos trous ! »

Les métaphores de ce genre sont pléthoriques dans le texte de Nietzsche. Lui parle de « taupes » ou de « tarentules » en évoquant ceux qui se réfugient dans les explications toutes faites  et valables pour tout le monde inculqués par les « prêcheurs de la résignation ». House vient « boucher » leurs trous, il vient les déranger, leur donner d'autres explications, d'autres façons de penser le monde. Et quand il leur demande de « sortir de leurs trous », il leur demande ni plus ni moins de se mettre à vivre à la lumière. Nous sommes au cœur même du message de Zarathoustra : proclamer la mort de Dieu, c'est annoncer la fin des taupes et des tarentules, et c'est demander à tous ceux qui jusqu'ici se contentaient des explications divines qu'on leur donnait de remettre en cause ce monde bien tranquille dans lequel ils vivaient. Il leur demande d'envisager la possibilité d'un monde chaotique :

Comme une cloche d'azur, j'ai posé sur toutes choses cette liberté, cette sérénité céleste, le jour où j'ai enseigné qu'au-dessus d'elles et par elles il n'y a pas de vouloir éternel qui agisse. J'ai mis à la place de ce vouloir ce caprice et cette folie, du jour où j'ai enseigné : en toutes choses, une seule est impossible - la rationalité. (1)

Et si Zarathoustra admet par la suite qu'« un peu de raison, un grain de sagesse » se trouve tout de même dans toute chose, il assure que le monde des hommes est essentiellement chaotique. L'homme doit admettre qu'il n'y a pas de réponse toute faite et partir en quête, non pas de la vérité, mais de sa vérité. Et là encore, la démarche du docteur House est typiquement nietzschéenne.
En effet, le présupposé « Dieu est mort » étant acquis, la question se pose : que fait-on du chaos ambiant ? Comment le traite-t-on ? Quels outils employer, non pas forcément pour mettre de l'ordre, mais pour comprendre le comment et le pourquoi du chaos. C'est là que le rôle de ce que Nietzsche appelle « le héros de la connaissance » (2) commence. Finies les prières et la résignation, le temps du « déchiffreur d'énigmes » (3) est arrivé.

C'est alors que le côté Sherlock Holmes du personnage vient se greffer sur celui de Zarathoustra ! Les quasi-perquisitions chez les patients et leur caractère illégal et répréhensible par la morale et la loi ont déjà été mentionnées, mais d'autres méthodes directement empruntées à Holmes servent à éclaircir les mystères que représentent les différents cas soumis à House.

Dans A Study in Scarlet [Une Étude en rouge], le premier roman où apparaît Sherlock Holmes, le jeune Stamford parle du détective au docteur Watson qui recherche un appartement pas trop cher dans Londres. Il se trouve que Holmes, lui, cherche un colocataire et Stamford se propose de mettre les deux hommes en relation. Cependant, il prend bien soin de décrire la personnalité étrange de Holmes à Watson avant de le lui présenter et il insiste sur le côté scientifique à l'excès du personnage :

Je le crois capable d'administrer à un ami une petit pincée de l'alcaloïde végétal le plus récent, non par malveillance voyez-vous, mais simplement par esprit scientifique, afin d'en connaître exactement les effets.

Et d'ajouter :

Pour lui rendre justice, je pense qu'il se l'administrerait à lui-même avec la même célérité.

La prise de risque à des fins de démonstration scientifique est, également, une spécialité de House. Dans l'épisode 12 de la saison 2, Distractions, il fait précisément ce que Stamford croit Holmes capable de faire, il s'injecte à lui-même un produit censé empêcher la migraine avant de se faire une piqûre très dangereuse de nitroglycérine censée déclencher une migraine ! Tout cela pour prouver que le docteur qui a inventé le médicament miracle n'est qu'un charlatan. Et ça marche, puisqu'il souffre pendant tout l'épisode d'une migraine atroce qu'il soigne avec des moyens tout aussi peu recommandables, tel le LSD pour mettre fin à la souffrance et des anti-dépresseurs pour contrecarrer les effets du LSD ! Le second cocktail fonctionne aussi bien que le premier, mais il est plus difficile d'affirmer qu'il l'a pris à des fins scientifiques... Encore que, peut-être voulait-il essayer de nouvelles méthodes pour combattre la douleur !

Saison 2 Épisode 12, Distractions [Casse-tête]

De la même manière, l'épisode où il tire dans la tête d'un cadavre à la morgue de l'hôpital, (4) juste pour voir si la balle posera problème lors de l'IRM qu'il envisage de faire passer à un homme ayant le même type de balle dans le crâne, fait écho aux propos de Stamford qui prévient :

...mais il pousse parfois un peu loin. Quand on en arrive à frapper des cadavres à coups de canne en salle de dissection, cela prend certainement une tournure plutôt bizarre.

Holmes, lui, frappe des cadavres « pour voir dans quelle mesure on peut provoquer des bleus sur des corps après leur mort. »

Saison 2 Épisode 20, Euphoria, Part 1 [De l'autre côté]

Ces expériences extrêmes, Zarathoustra lui-même ne les renierait pas. Au contraire, lui aussi prône l'excès pour atteindre la Connaissance. Après les métaphores de l'obscurité et de la lumière illustrant le besoin essentiel de la disparition du sentiment religieux, viennent celles du chaud et du froid illustrant cette idée d'excès nécessaire. Pour Zarathoustra, les hommes sont trop « tièdes » et ne peuvent pas, de ce fait, atteindre la « connaissance profonde » :

Et jamais encore vous n'avez réussi à plonger votre esprit dans une fosse emplie de neige ; vous n'êtes pas assez chauds pour cela. Vous ignorez donc aussi la joie que donne à l'esprit le froid de la glace. (5)

Le froid de la glace, Holmes et House le connaissent : ils vont au-delà des expériences habituelles et sont capables de mettre leur propre vie en péril s'il le faut pour démontrer que leurs hypothèses sont bonnes. La tiédeur est une température qu'ils ignorent. Les compromis, les solutions de facilité, la médiocrité ne font pas partie de leur quotidien. « La prudence et le labeur et les ménagements, et tout le long et cætera des menues vertus » (6) sont bons pour ceux qui ne cherchent pas à « surmonter l'homme ».

Une troisième expérience extrême - parmi d'autres - se trouve être particulièrement intéressante puisqu'elle relie à la fois l'affirmation de la mort de Dieu et la nécessité de prouver scientifiquement que l'on a raison, quelque soit le prix à payer .
Un homme attend House un jour pour une de ces consultations qu'il déteste tant et voilà que cet homme se jette sur une prise de courant, un couteau à la main et qu'il tombe, électrocuté. (7) Il expliquera par la suite à House qu'il avait été victime d'un accident de voiture quelques jours plus tôt et qu'il avait alors vécu une Expérience de Mort Imminente : les 97 secondes pendant lesquelles il avait été déclaré mort avait été les plus belles qu'il ait « vécues ». Il voulait juste réitérer l'expérience.
Cela intrigue énormément House qui est persuadé qu'il ne peut y avoir de vie après la mort. Mais le scientifique qu'il est ne peut se contenter de conviction sans preuve. Alors une idée folle lui passe par la tête : pourquoi ne pas prouver que Dieu est mort en allant vérifier lui-même de l'autre côté qu'il n'y a rien, comme il l'affirme à un autre patient qui dit qu'il préfère « partir », dans le même épisode :

Get out and go where? You think you're gonna sprout wings and start flying around with the other angels? Don't be an idiot. There is no 'after', there's just 'this'.

Partir pour aller où ? Vous croyez que vous allez déployer vos ailes et vous mettre à voler avec les autres anges autour de vous ? Ne soyez pas stupide. Il n'y a pas d'après, il n'y a que ce monde-ci.

Mais il a besoin de preuve, il réfléchit longuement, le couteau du premier patient à la main et finit par l'enfoncer, lui aussi, dans la prise murale.

Saison 4 Épisode 3, 97 Seconds [97 secondes]

Wilson enrage de voir que son ami a couru le risque de mourir, juste pour prouver qu'il n'y avait rien après la mort. Il lui fait remarquer qu'il avait déjà été en état de mort clinique deux fois auparavant et finit par lui demander quand même s'il a vu quelque chose. House répond « Rien ». Mais, contrairement à son habitude, il ne triomphe pas en développant sa réponse. On se serait attendu à une réponse ironique du style : « Je n'ai entendu aucun flap, flap, rencontré aucun vieil homme à barbe blanche» mais non, juste « Rien ». Le doute assaille alors le spectateur : et s'il avait vu quelque chose et qu'il le cachât à Wilson pour ne pas avoir à reconnaître qu'il s'était trompé ? Ce sont ses dernières paroles avant le générique, devant le cadavre du patient qui préférait « partir », qui lèvent le doute une fois pour toutes : « Je suis désolé de te le dire : je t'avais prévenu ! » Non, House n'a rien vu et s'il est désolé pour celui qui croyait en une vie après la mort, il jubile sûrement à l'idée d'avoir tout simplement prouvé que Dieu était mort.

Ainsi la négation de l'existence de Dieu et donc le refus de la renonciation (« Dieu l'a voulu ! ») ou des explications rapides (« Dieu l'a punie ! ») permettent l'émergence du Surhomme. Celui-ci se caractérise avant tout par sa recherche de la connaissance profonde grâce à la réflexion, l'esprit de déduction et cette volonté permanente de déchiffrer les énigmes que propose un monde désormais chaotique. Et si House lui-même est parfois tenté de se comparer à Dieu, ou de prendre la place laissée vacante - après tout, il est capable de sauver des vies, comme il aime à le rappeler - il ne va jamais au bout de cette idée. Remplacer Dieu par un autre Dieu, cela n'aurait pas de sens. Mais le remplacer par quelqu'un qui lui serait encore supérieur, alors pourquoi pas ? La supériorité du Surhomme par rapport à Dieu consiste dans le fait qu'il ne cherche pas à imposer les éternelles valeurs de Bien et de Mal à tout le monde. Le Surhomme crée ses propres valeurs, il défie les lois morales et se moque bien de ce que les autres font ou pensent. Il ne leur dit pas comment agir et les laisse libres de créer, eux aussi, leurs propres valeurs, leurs « tables nouvelles » et de devenir des Surhommes, ou, dans le langage Nietzschéen, de devenir ce qu'il sont.

Si House insiste tellement, à la fin de l'épisode House vs. God, pour que Chase enlève un point à Dieu sur le tableau blanc portant le score de chacun des combattants, c'est bien parce qu'il tient à gagner ce combat. Il ne peut pas se satisfaire d'un match nul, il lui faut triompher de Dieu, sur le papier comme dans les faits.

Saison 2 Épisode 19, House vs. God [House contre Dieu]


Remerciements

Merci à Heather Osborne pour sa splendide traduction, (http://heatherosborne.speculative-fiction.ca/) à Jean-François Vaillant pour sa capacité à toujours pouvoir me dire qui disait quoi dans quel épisode quand j'étais coincée, et à Gérard Dahan pour sa traque impitoyable des doubles espaces et autres fautes de typographie.


(1) Ainsi parlait Zarathoustra, Troisième partie, « Avant l'aurore ».
(2) Ainsi parlait Zarathoustra, Première partie, « De l'ami ».
(3) Ainsi parlait Zarathoustra, Deuxième partie, « De la rédemption ».
(4) Saison 2 Épisode 20, Euphoria, part 1 [De l'autre côté].
(5) Ainsi parlait Zarathoustra, Deuxième partie,« Des sages illustres ».
(6) Ainsi parlait Zarathoustra, Quatrième partie, « De l'homme supérieur ».
(7) Saison 4 Épisode 3, 97 Seconds [97 secondes]

mercredi 9 décembre 2009

3. Le mode de fonctionnement du Solitaire




Ainsi paraît ZaratHOUSEtra



 House : docteur ou surhomme nietzschéen ?

par Bernadette Dahan-Delelis




Il y a des chemins et des moyens en foule pour se surpasser. À toi d'y songer.
Ainsi parlait Zarathoustra, 3e partie,
« Des tables anciennes et nouvelles »

Étant donné qu'il n'y a pas de recettes toutes faites pour surpasser l'homme, chaque individu doit utiliser ses propres moyens pour atteindre ce stade. Chez House, c'est essentiellement dans la pratique de son art que l'on peut détecter ces moyens : d'une part dans ses relations avec tous ceux qui l'entourent à l'hôpital et d'autre part dans sa façon de travailler et de penser.

*
* *

Il y a un dénominateur commun à presque toutes les actions et initiatives de House : sa froideur apparente. La plupart du temps, elle n'est pas qu'apparente et elle ressemble fort à un principe de base auquel House ne veut pas déroger : ne surtout pas céder à l'émotion parce que celle-ci est susceptible de venir parasiter la réflexion et donc de la rendre moins efficace. Ce principe, House l'applique aussi bien dans sa vie privée que dans son métier et il est l'élément fondamental de son mode de fonctionnement.

On trouve dans la saison 4 un épisode intitulé Trop gentil pour être vrai (1) où House s'intéresse à un patient parce qu'il est trop gentil à son goût. Sur le paperboard de son bureau, il inscrit en grand le mot niceness (gentillesse) dans la liste des symptômes, ce qui ne manque pas de faire réagir son équipe de médecins. Kutner finit par reconnaître que « si nous admettons l'existence de la méchanceté extrême, - ce que nous faisons, j'imagine (ajoute-t-il tout en jetant un regard à House qui se retourne sur lui) alors nous devons également accepter l'existence de la gentillesse extrême. » (2) Ce faisant, il traite indirectement son patron de malade : très bien, on vous suit, le gentil est malade, mais alors au même titre que le pauvre type que vous êtes.

Saison 3 Épisode 13, No More Mr. Nice Guy [Trop gentil pour être vrai]

House est qualifié de « jerk » bien souvent dans la série. Et bien souvent, il est le premier à reconnaître qu'il l'est, effectivement. C'est presque une revendication pour lui, voire une marque de fabrique. Il ne veut pas entendre parler de la gentillesse et ce, pour une raison qu'il explique clairement à Wilson dans le premier épisode de la deuxième saison (3) :

Wilson : You know why people are nice to other people ?
House : Oh, I know this one. Because people are good, decent and caring. Either that, or people are cowards. If I'm mean to you, you'll be mean to me. Mutually Assured Destruction.

Wilson : Tu sais pourquoi les gens sont gentils les uns envers les autres ?
House : Oh oui, je la connais, celle-là. Parce que les gens sont bons, bien braves et bienveillants entre eux. C'est pour ça, ou alors c'est parce que ce sont des lâches. Si je te fais des sales coups, tu vas me faire des sales coups. Destruction mutuelle assurée !

House ne recherche pas la tranquillité. Il ne se cache pas derrière de gentils sourires pour qu'en échange, on  le traite de « bon docteur ». Bonté est synonyme de faiblesse, pour lui comme pour Zarathoustra. De manière assez frappante, Nietzsche utilise en effet le même vocabulaire pour parler de la gentillesse. Le raisonnement lui-même est identique à celui fait par House :

Ronds, équitables et bienveillants entre eux - c'est leur façon d'être ; ronds, équitables et bienveillants comme les grains de sable le sont envers les autres grains de sable. [...] Ce qu'ils veulent, au fond, c'est une chose bien simple : c'est que personne ne leur fasse de mal. Aussi tâchent-ils de circonvenir les autres en leur faisant du bien.
Et cela, c'est de la lâcheté - bien que cela porte le nom de « vertu ». (4)

Alors, bien sûr, en refusant d'être un grain de sable, House s'expose. Et il s'expose avant tout au mécontentement de ses propres patients mais aussi de leurs familles. C'est le propre du Surhomme de ne pas faire de compromis avec les valeurs qu'il s'est créé. Jouer au jeu du gentil docteur, compréhensif et compatissant ne fait pas partie des valeurs de House. La recherche de la vérité seule compte. Et s'il faut pour cela passer pour un malotru (a « jerk »), alors tant pis. 

L'absence d'empathie entre House et ses patients est particulièrement flagrante dans la première saison. Au début, il refuse même de les voir et reste dans son bureau ou, au mieux, de l'autre côté de la vitre de leur chambre. Et quand il daigne entrer, c'est soit pour les traiter d'idiots, pour les obliger à signer des autorisations ou pour leur infliger un traitement douloureux mais radical. Tout ce qu'ils savent en général de lui se résument à son nom et à ce que les infirmières en disent : c'est un malotru. Il ne pourrait en être autrement : House traite les infirmières comme il traite ses patients, sans aucune modération. Il ne faut donc pas s'étonner que Cuddy ait prévu, en l'embauchant, une somme de 50,000 dollars annuels dans son budget pour les frais d'avocats et de dédommagements des patients. Et il ne faut pas s'étonner non plus de voir des scènes où les patients ou leurs familles se plaignent de lui. 

Ainsi, dans l'épisode Test de paternité (5), les parents d'un adolescent aperçoivent House dans le jardin de l'hôpital en train de prendre un café avec Wilson. Ils le reconnaissent parce que ce sont eux qui sont venus s'adresser à lui directement, non parce qu'il est allé les voir. Quand House les voit arriver, il dit à Wilson :
Another reason I don't like meeting patients. If they don't know what you look like, they can't yell at you.
Une autre raison pour laquelle je n'aime pas rencontrer les parents : s'ils ne savent pas à quoi tu ressembles, ils ne peuvent pas venir te crier dessus.
Ce qui rejoint l'idée de départ : il sait qu'il ne joue pas le jeu attendu par les parents et que donc, nécessairement, ils vont lui faire des reproches.

Saison 1 Épisode 2, Paternity [Test de paternité]

 En faisant comme la plupart des docteurs, en allant au chevet de son patient régulièrement pour montrer qu'il est préoccupé par son cas, il se mettrait à l'abri de tout reproche. Mais le paraître ne l'intéresse pas : paraître fait perdre un temps précieux dans la course contre la montre et contre la mort à laquelle il participe chaque fois qu'il s'occupe d'un patient. Et il avait raison, les parents du jeune homme lui reprochent de ne pas être près de lui et de se moquer de son cas. Ils vont jusqu'à lui dire : « Vous n'avez pas pris de ses nouvelles une seule fois. » C'est alors que House énumère tous les symptômes de leur fils et les résultats des tests effectués, ce qui impressionne même Wilson. Les parents restent bouche-bée et House conclut : « Allez lui tenir la main. » Chacun son rôle : eux sont dans le domaine de l'émotion, lui dans celui de la logique, de la déduction et de la réflexion. Il n'a pas besoin de tenir la main du patient, il ne faut même surtout pas qu'il s'implique de façon personnelle s'il veut obtenir des résultats.

Pas de gentillesse, donc, de la part de House envers ses patients et leurs familles, pour les raisons qui viennent d'être évoquées. Pas de communication non plus, ou disons le moins possible. Et la première raison donnée à cette absence de communication est, pour ainsi dire, la devise de House : Everybody lies [Tout le monde ment]. S'il ne reçoit pas les bonnes informations, ou si on lui cache tout ou partie de la vérité, alors le diagnostic se trouve faussé. Il serait intéressant de compter le nombre de fois où House est confronté au mensonge. Y a-t-il seulement un épisode où personne ne ment ? Car il n'y a pas que les patients et leurs familles qui mentent, Cuddy ment à House, House ment à tout le monde, et les docteurs de son équipe s'y mettent aussi. Everybody lies! La seule différence, c'est que les mensonges de House, ceux qu'il fait dans le cadre de son métier, ont toujours pour objectif la découverte de la vérité, alors que les mensonges des patients et de leur entourage mènent généralement à la catastrophe.
Cette idée que tout le monde ment, on la retrouve également dans Ainsi parlait Zarathoustra en des termes que House serait sans doute le premier à approuver (6) : 

L'heure présente n'est-elle pas l'heure de la populace ? Or la populace ignore ce qui est grand ou petit, droit ou honnête ; elle est retorse avec innocence, elle ment toujours.

Elle est bien là, la différence entre les mensonges de House et ceux des patients : lui ne ment pas avec innocence mais sciemment, alors que, la plupart du temps, les patients ne se rendent même pas compte qu'ils mentent, ne serait-ce que par omission ou par ignorance. Ainsi le preneur d'otages dans  Un Diagnostic ou je tire (7) qui finit par dire, pour la première fois, qu'il est déjà allé en Floride alors que seize docteurs, sans compter House, lui ont demandé s'il était déjà allé dans un pays tropical où il aurait pu contracter sa maladie. « La Floride, ça compte ? » demande-t-il, incrédule, en voyant que House s'énerve contre lui (il le traite d'idiot, comme à son habitude dans ce genre de situation). Son mensonge, « retors avec innocence » a failli lui coûter la vie. Et c'est le cas de très nombreux patients dans la série, la liste des « idiots » serait trop longue à établir.

Saison 5 Épisode 9, Last Resort [Un Diagnostic ou je tire]

Tout comme Zarathoustra essaie de ne pas trop s'approcher de la « populace » (8), House prend ses distances vis-à-vis de ses patients. Et il les prend également vis-à-vis de tous les confrères qu'il est amené à côtoyer par la force des choses. Cette fois, il ne s'agit plus d'éviter les mensonges ou l'ignorance, mais bel et bien de les traiter comme ils le méritent.

*
* *

Le traitement que subissent les confrères de House est sans doute pire que celui que subissent ses patients. Car à la distance vient s'ajouter bien souvent le mépris. 

Il y a par exemple le docteur de la CIA à qui il dit, lors des présentations, qu'il utilise son livre pour stabiliser son piano (9). Et l'autre docteur de la CIA qu'il embauchera... et virera au bout de deux jours en s'apercevant qu'il avait juste été impressionné par sa beauté.

Saison 4 Épisode 6, Whatever It Takes [En mission spéciale]

Il y a celui qui se prend pour le sauveur de l'humanité et refuse de soigner sa tuberculose avec des médicaments trop chers à son goût et qui convoque les caméras pour dénoncer les différences de moyens entre les pays développés et les autres. (10) House le traite de « pompous white man » : il ne voit en lui qu'un blanc donneur de leçons, pontifiant et arrogant. Il ne veut pas qu'il participe aux séances de diagnostic différentiel « pour pouvoir le traiter d'idiot », puis il le traite de « stubborn jerk » (enfoiré têtu), de « human telethon » (téléthon humain) et de « media whore » (prostitué médiatique). D'après lui, il n'utilise que deux lettres de l'alphabet (T et B) parce qu'il voit la tuberculose partout.

Saison 2 Épisode 4, TB or not TB [Être ou paraître]

Il y a celui sur lequel il avait triché à l'université et qui l'avait dénoncé (11). House l'invite au nom de Cuddy afin de mieux démontrer l'inefficacité du vaccin contre la migraine qu'il prétend avoir inventé. Non seulement il se moque de lui en public mais il lui fait perdre sa place.

Saison 2 Épisode 12, Distractions [Casse-tête]

Et puis, il y a tous les postulants à un travail dans son équipe qu'il traite comme du bétail, à qui il attribue des numéros parce que qui ils sont ne l'intéresse pas, seul compte ce qu'ils sont capables de faire. Ôter à quelqu'un jusqu'à son nom, c'est nier son existence en tant qu'individu.

Saison 4 Épisode 2, The Right Stuff [Le Boulot de ses rêves]

House peut aller très, très loin dans le mépris de personnes qui sont censés être, si ce n'est ses égaux, du moins des personnes érudites qui ont fait de longues études. Seul le docteur Ezra Powell (12) semble trouver grâce à ses yeux, lui qui affirme que House a raison de faire battre son cœur au-delà du raisonnable pour voir si son problème respiratoire vient de là, cautionnant ainsi ses méthodes peu orthodoxes. House le respecte, mais jusqu'à un certain point. Car au bout du compte, il le traite comme les autres - les insultes et le mépris en moins - et quand il s'agit d'essayer de lui sauver la vie, il le torture et lui ment, allant jusqu'à lui faire croire qu'il va l'aider à mourir alors qu'il le place dans le coma pour mieux continuer à faire des tests sur lui contre sa volonté. Comme le dit Foreman : « So much for the admiration [L'admiration a ses limites] ».

Saison 3 Épisode 3, Informed Consent [Marché conclu]

Mis à part dans ce dernier cas, le mépris et le sentiment de supériorité vis-à-vis de ses confrères sont flagrants chez House. Nietzsche ne parle pas spécifiquement des médecins mais la deuxième partie de Ainsi parlait Zarathoustra parle des « érudits » en général. Un chapitre entier leur est dédié et c'est bien également le sentiment de mépris qui prévaut dans tout le chapitre :

Car à la vérité j'ai quitté de moi-même la demeure des érudits, et en claquant la porte.
Mon âme a trop longtemps jeûné à leur table ; je ne suis pas fait comme eux pour grignoter la Connaissance comme on casse des noix.
[...]
Je suis trop ardent, trop brûlé par mes propres pensées, souvent j'en perds le souffle. Il me faut alors aller au grand air, loin de toutes les chambres poussiéreuses.
Mais eux sont assis au frais sous l'ombre fraîche ; ils ne veulent jamais être que spectateurs et se gardent d'aller s'asseoir sur les degrés brûlés par le soleil.

La plupart des docteurs qui croisent le chemin de House sont des « petits » : ils appartiennent à cette catégorie d'érudits qui se contentent de l'apparence, tel ce docteur qui ne s'aperçoit pas que l'homme qui vient de faire une chute de vélo souffre du syndrome d'enfermement et qui s'apprête à récupérer son cœur pour une transplantation ! (13) À la différence de House, ils sont incapables de prendre des risques, de braver la morale et les lois  et à force de trop respecter les règles et les simples enseignements d'autres érudits, ils manquent de créativité et d'audace, ils restent dans  leur « chambres poussiéreuses », bien au frais. Les brûlures du soleil, ils ne les connaîtront pas. Le triomphe que ressent House quand il trouve enfin la maladie dont souffrent ses patients, le désarroi dans lequel il sombre quand il ne parvient pas à les sauver, faute d'avoir résolu l'énigme qu'ils représentaient, tout cela leur est et leur sera toujours inconnu. Que dit House à Foreman du docteur Hamilton, le médecin du trompettiste qui se retrouve paralysé ? (14)
House : He said it wasn't your fault.
Foreman : So ?
House : So it was. You were wrong, but it was still great. You should feel great that it was great. You should feel like crap that it was wrong. That's the difference between him and me. He thinks you do your job and what will be will be. I think that what I do and what you do matters. He sleeps better at night. He shouldn't.

House : Il a dit que ce n'était pas votre faute.
Foreman : Et alors ?
House : Et alors, c'était votre faute. Vous aviez tort mais pour lui, c'était quand même super. On devrait se sentir bien quand on a raison. Mais on doit se sentir très mal quand on a tort. C'est ça la différence entre lui et moi. Il pense qu'on fait son travail et adviendra ce qui doit advenir. Moi je pense que ce que je fais et ce que vous faites importe. Il dort mieux que moi la nuit. Il ne devrait pas.

Il dort bien la nuit. Il est bien au frais. Il se contente de faire son travail en suivant les principes qu'on lui a appris et si ça ne marche pas, tant pis. Alors que House est quelqu'un qui assume sa responsabilité, quelqu'un qui se sent mal quand il ne parvient pas à atteindre la vérité, et quelqu'un qui dort mal la nuit parce que, contrairement à ce qu'on peut penser, sa seule obsession, c'est de sauver ses patients. Lui ne soigne pas des rhumes, il sauve des vies, comme il se plaît à le répéter.  Il ne joue pas avec « des dés pipés » (15) comme le docteur Weber. Et il s'éloigne des caméras pour mieux faire son travail au lieu de convoquer les médias pour pontifier à la télévision, comme le spécialiste de la tuberculose. 

*
* *

On trouve dans ce passage une autre explication de la manière dont House traite les personnes qui l'entourent, à commencer par les docteurs de son équipe. S'ils les malmènent souvent, s'il leur dit froidement qu'ils ont foiré - combien de fois entend-on l'expression « you screwed up » ! - c'est parce qu'il veut qu'ils s'approchent de ce qu'il est. Comme Zarathoustra, il se voit en éducateur. D'ailleurs, il traite « ses » docteurs comme certains enseignants traitent leurs élèves, sans ménagement, avec pour seul objectif de les faire progresser. Il est froid, direct, avec eux. Mais son but est le même que Zarathoustra, les inciter à aller plus haut, plus loin :

Car c'est bien là ce que je suis au fond et par nature : tirant, attirant, soulevant, élevant - haleur, éleveur et éducateur - et ce n'est pas en vain que je me suis dit naguère : « Deviens qui tu es. » (16)

House exige des docteurs de son équipe qu'ils soient toujours disponibles, jour et nuit s'il le faut, qu'ils acceptent d'encaisser les reproches et les remarques désobligeantes, et aussi d'être contredits sans arrêt. Il va parfois jusqu'à les insulter pour mieux les bousculer, les faire réagir et ainsi faire avancer le diagnostic. Il donne un très bon exemple de son mode opératoire dans l'épisode 3 de la saison 1. (17) Il vient de reprocher à Foreman de ne pas s'être assez intéressé au patient en des termes assez violents. S'ensuit ce dialogue avec Wilson :

Wilson: I get that you're not a big believer in the "catching flies with honey" approach, but do you honestly think you'll collect a jarful by cleverly taunting them?
House: Flies, no. Doctors, sure. If I'd said to Foreman, "Nice try, it was a great guess, but not this time," what do you think he'd be doing right now?
Wilson: I think he'd be going home not feeling like a piece of crap.
House: Exactly.
Wilson: You want him to feel like a piece of crap?
House: No, I don't want him going home.

Wilson : Je comprends que tu n'aimes pas l'expression « on n'attrape pas des mouches avec du vinaigre », mais tu penses vraiment leur plaire en te moquant d'elles ?
House : Les mouches, non, les médecins, oui. Si j'avais dit à Foreman « Bravo, mon petit mais ce n'est pas ça, une autre fois peut-être », qu'est-ce que tu crois qu'il serait en train de faire, là tout de suite ?
Wilson : Je pense qu'il rentrerait chez lui avec une meilleure opinion de lui-même.
House : Exactement.
Wilson : Tu veux qu'il ait une mauvaise opinion de lui-même ?
House : Non, je ne veux pas qu'il rentre chez lui.

La métaphore du miel (18) est, décidément, récurrente dans House comme dans Zarathoustra. Le miel de House est fait de reproches et d'insultes, de froideur et de distance, mais il compte bien attraper des docteurs avec ce « miel »-là, et des docteurs qui lui ressemblent. Il réussira parfaitement avec Foreman, qui le quittera précisément parce qu'il se rendra compte qu'il devient un House bis. Foreman est l'image du parfait disciple zarathoustrien, qui suit tous les principes de son maître, y compris celui-ci :

En vérité, c'est moi qui vous le conseille : éloignez-vous de moi et défendez-vous contre Zarathoustra. Et mieux encore, ayez honte de lui. Peut-être vous a-t-il trompés. [...] C'est mal récompenser un maître que de rester toujours son disciple. [...] Maintenant je vous ordonne de me perdre et de vous trouver. (19)

Il réussira partiellement avec Cameron qui dira plus tard avoir apprécié le côté déchiffreur d'énigme (20). Et il échouera avec Chase, qu'il virera : normal, il est le seul qu'il n'avait pas vraiment choisi au départ.

Cela étant, à la différence de Zarathoustra, House attend d'eux, non seulement, qu'ils s'élèvent au-delà d'eux mêmes pour devenir eux-mêmes (en fait, des doubles de lui), mais aussi qu'ils l'aident, lui, dans sa quête de la vérité. Leur rôle est essentiel pour le côté Sherlock Holmes du personnage, pas pour le côté Zarathoustra. Ce sont eux qu'il envoie fouiller les habitations de ses patients à la recherche de produits toxiques, de moisissure ou de médicaments cachés. Ce sont eux surtout qui doivent le contredire, lui résister, lui faire apparaître d'autres solutions possibles aux énigmes. Leur rôle est donc plus important que celui des disciples de Zarathoustra, beaucoup plus passifs.


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Sur l'échiquier de House, on trouve donc beaucoup, beaucoup de pions, un roi, bien sûr, une reine plus ou moins fantômatique qui peut prendre la forme de son ex-petite amie, de Cameron ou de Cuddy, et un fou, Wilson. Il est le seul à qui il laisse une certaine liberté de mouvements, même si souvent c'est lui, House, qui décide de l'orientation des dits mouvements. Il lui accorde un rôle auquel personne d'autre n'a  le droit de prétendre : celui de conseiller, voire de confident. Dès que House a un gros problème, qu'il soit d'ordre privé ou professionnel, il se tourne vers Wilson. Celui-ci lui permet, en fait, de sortir de lui-même, de prendre de la distance vis-à-vis de sa propre réflexion et c'est ainsi qu'il a le plus souvent ses moments épiphaniques pendant une discussion avec Wilson. Dans ces cas-là, généralement, on voit son visage s'éclairer, il sort du bureau de son ami sans donner d'explication et sans dire au revoir et il va régler le problème de son patient. 

House est un docteur particulièrement intéressé par les malades tels les autistes, les aliénés ou ceux qui souffrent d'enfermement psychique, tout simplement parce qu'ils lui ressemblent : la vie en dehors de sa « montagne » ne l'intéresse pas. Il ne sort que rarement en compagnie de Wilson, au bowling, au bar, ou aux spectacles de Monster Trucks. Et lorsqu'il doit remplacer Wilson par quelqu'un d'autre, il est très, très ennuyé. Il doit se contenter une fois de Chase au bowling et une autre fois de Cameron pour les Monster Trucks, parce qu'il n'a pas d'autre ami. Mais il a de toute façon plus recours à Wilson dans sa pratique de la médecine que dans sa vie privée dont il dit qu'elle n'existe pas.

Alors que dit Zarathoustra de l'ami ? Là aussi, le rapprochement est troublant :

« J'ai toujours auprès de moi une présence importune », pense le solitaire. « Toujours une fois un, cela finit par faire deux, à la longue.
Je et Moi sont engagés dans un dialogue trop véhément. Comment serait-il supportable, s'il n'y avait l'ami ? »
Pour le solitaire, l'ami est toujours un tiers ; le tiers est le flotteur qui empêche le dialogue des deux de sombrer aux abîmes.

Saison 1 Épisode 6, The Socratic Method [Une Mère à charge]

La métaphore du flotteur sied bien à Wilson, toujours là pour tenir la tête de House hors de l'eau quand il se noie, soit dans ses affaires privés, soit dans son métier, quand il est coincé et ne sait plus quoi penser. Certes, les docteurs de son équipe sont là précisément pour décoincer les situations, mais ils n'y parviennent pas toujours et surtout, ils n'ont pas avec House de relation personnelle et ne « connectent » donc pas de la même façon que Wilson. Par ailleurs, on remarque que, la plupart du temps, c'est en parlant à House d'autre chose que de son patient que Wilson, involontairement, lui donne la solution qu'il attendait. Quand House se rend compte que le dialogue avec lui-même, en jouant avec une balle devant son paperboard, trouve ses limites, alors il fait intervenir le tiers, l'ami, celui qui l'empêche de sombrer en lui parlant d'autre chose, d'une partie de poker par exemple et qui, ce faisant, sans le faire exprès, lui donne la clef de l'énigme.

Je ne vous enseigne pas le prochain, mais l'ami. (21)

House met ce précepte en pratique, restant éloigné de tous, sauf de Wilson. Pourquoi ? Parce qu'il partage son goût pour les Monster Trucks ou le bowling ? On peut en douter. La réelle motivation est sans doute plutôt la motivation du surhomme : parce qu'il peut l'aider dans son entreprise.

*
* *

Les empêcheurs de tourner en rond, pour quelqu'un comme House, ne peuvent pas se trouver parmi les « pions » de l'échiquier. Il n'y a que des personnages détenant un certain pouvoir qui pourraient éventuellement constituer un danger pour lui parce qu'ils sont les seuls à être en mesure de l'empêcher de faire ce qu'il veut (ouvrir le crâne d'un patient ou aller déterrer un mort, par exemple). Dans les cinq premières séries, trois figures d'autorité se distinguent : le docteur Cuddy, Michael Tritter et Edward Vogler.

House, de toute évidence, n'a aucun respect pour ses supérieurs hiérarchiques ou, d'une manière générale, tous ceux qui représentent, d'une façon ou d'une autre, une quelconque autorité. Il enfonce un thermomètre dans le derrière de Tritter (22) avant même de savoir qu'il est policier parce qu'il ne peut pas tolérer qu'on le traite comme lui traite tout le monde, avec irrespect. Tritter l'a fait trébucher délibérément en donnant un coup de pied dans sa canne, il est donc normal qu'il se retrouve dans la situation déplaisante dans laquelle House le laisse en quittant l'hôpital sans plus se soucier de lui.

Saison 3 Épisode 5, Fools for Love [L'Amour de sa vie]

 En apprenant que Tritter est policier et peut lui causer de sérieux ennuis à cause de la Vicodine qu'il prend en quantité déraisonnable, House ne fait que multiplier les provocations, continue de l'insulter directement et de prendre des cachets sous son nez. Il n'échappera pas à quelques heures en prison et à un procès d'où il ne sortira libre que parce que Cuddy viendra mentir à la barre pour qu'il soit innocenté. Il aura emmené toute son équipe, Cuddy et Wilson dans sa chute, mais peu importe, il aura triomphé de Tritter. Merci Cuddy, on passe à autre chose.

Edward Vogler subira le même sort. Lui aussi sera traité de tous les noms, et finalement House exposera, dans un discours mémorable, (23) la façon dont il se fait de l'argent en changeant à peine la formule d'un médicament pour obtenir une nouvelle licence et mettre sur le marché un « nouveau » produit, juste beaucoup plus cher.

Saison 1 Épisode 17, Role Model [Double Discours]

Et tant pis si Vogler repartira avec la centaine de millions de dollars qu'il avait amenée avec lui pour diriger l'hôpital, le prétentieux aura lui aussi eu son thermomètre dans le derrière... métaphoriquement. C'est tout ce qu'il mérite, lui le dominateur que House appellera « M. Sacs de fric » (Mr. Moneybags) et « Incline-toi devant moi » (Bow down before me) et qui ne peut qu'être objet de mépris pour le surhomme :

Et j'ai tourné le dos aux dominateurs quand j'ai vu ce qu'on appelle aujourd'hui dominer, c'est-à-dire trafiquer et marchander au sujet du pouvoir - trafiquer avec la canaille ! (24)

La canaillle, dans le cas de Vogler, ce sont les laboratoires pharmaceutiques, toujours prêts à sacrifier l'intérêt des populations pour faire de plus grands profits.

Si l'on ne peut douter un seul instant qu'il aimerait également mettre un thermomètre dans le derrière de Cuddy, force est de reconnaître que House la traite avec un peu plus de ménagement. Il se contente de la manipuler à longueur d'épisodes ou d'essayer de la manipuler. Quant à Cuddy, qui n'est pas dupe, elle fait de même de son côté. C'est à qui manipulera le mieux l'autre. Et même si elle lui rappelle assez souvent qu'il n'est que son employé et qu'il est censé faire ce qu'elle lui demande, les faits prouvent que, tout employé qu'il est, c'est lui qui décide au bout du compte. Il utilise toutes les formes de manipulation possibles : il échange des heures de consultation contre un arrêt de prise de Vicodine, il fait faire ces mêmes consultations par les docteurs de son équipe, il fait croire à Cuddy qu'elle a pris une décision alors qu'en fait il a tout fait pour qu'elle ne puisse arriver qu'à cette décision. Le meilleur exemple est sans doute la manière dont il est parvenu à faire accepter le fait qu'il y ait quatre docteurs dans sa nouvelle équipe au lieu des trois précédents. (25) Le dialogue de fin de l'épisode résume en soi toute la relation entre Cuddy et House :

Cuddy: What the hell did you do?
House: [shrugs innocently] You told me to hire Kutner and Taub.
Cuddy : Because I knew you wouldn't.
House : Oops.
Cuddy : I can't let you hire two men.
House : Now that is sexist.
Cuddy : You've already got Foreman.
House : Is he a dude?
Cuddy : [conceding] Hire a woman too.
House : Hire two women.
Cuddy : You can have the one that gives a crap about people.
House : [seriously] They both do.
House : Right. Hire "Thirteen".

Cuddy: Qu'est-ce-que vous avez fait, bon sang !
House: Vous m'avez dit d'embaucher Kutner et Taub !
Cuddy: Parce que je savais que vous ne le feriez pas !
House: Oops.
Cuddy: Je ne peux pas vous laisser embaucher deux hommes.
House: Alors ça, c'est sexiste.
Cuddy: Vous avez déjà Foreman.
House: Ah bon, c'est un mec ?
Cuddy: Embauchez une femme aussi.
House: Embauchez deux femmes.
Cuddy: Vous avez le droit d'avoir celle qui fait attention aux gens.
House: C'est le cas des deux.
Cuddy: Bon. Embauchez « Numéro 13 ».

À ce moment là, House hoche la tête, comme s'il obéissait aux ordres et Cuddy lui tourne le dos et commence à s'éloigner. On voit se dessiner un sourire fourbe sur le visage de House. Cuddy s'arrête net, parce qu'elle a compris, sans même voir le sourire malicieux de House.

Cuddy : This was your plan all along.

Cuddy: C'était votre plan depuis le début.
Elle se retourne vers lui. House continue de sourire.
Cuddy : Well, at least, the games are over.
House : How long have you known me ?

Cuddy: Bon, au moins les jeux sont finis.
House: Vous me connaissez depuis combien de temps déjà ?

Saison 4 Épisode 9, Games [Les Jeux sont faits]

Les jeux ne sont jamais finis avec House. Ceux qui consistaient à recruter les meilleurs docteurs possibles pour son équipe, oui, mais pas ceux qu'il joue en permanence avec Cuddy pour lui faire comprendre qu'il ne reconnaît d'autre autorité que la sienne propre. Le surhomme ne peut reconnaître aucune autorité de quelque nature que ce soit :

Ô mon âme, je t'ai affranchie de toute obéissance, je t'ai dispensée de fléchir le genou et de dire : « Mon maître ». (26)

*
* *

Cuddy devra se rendre à l'évidence : elle n'est pas l'alpha-dog (27) dans son propre hôpital. Elle essaiera d'utiliser Foreman puis Cameron pour « contrôler » House mais il restera incontrôlable. Vogler, lui, utilisera Chase pour l'espionner, mais en vain. C'est que House dérange. Tout en lui dérange l'ordre établi : sa liberté fondamentale, son refus des compromis, et surtout son rejet des valeurs morales traditionnelles, tout ce qui fait de lui l'image du surhomme Nietzschéen dérange. Mais malgré les obstacles qu'on met sur son chemin, il parvient à devenir ce qu'il est : un créateur. Dans l'exercice de son métier, la créativité permanente est le moyen principal utilisé par House pour « surpasser l'homme ».

Voyez les bons et les justes ! Qui haïssent-ils le plus ? Celui qui brise leurs tables des valeurs, le destructeur, le criminel : - mais c'est celui-là le créateur. (28)

Pour Tritter, House n'est rien d'autre qu'un criminel, un drogué peut-être même un dealer, dangereux pour la société. Cuddy et Vogler l'accusent de vouloir détruire la réputation et le bon fonctionnement de l'hôpital. Ces accusations sont le prix à payer lorsqu'on ne se conforme pas aux règles et que l'on a pour seul objectif l'efficacité et pour seul désir celui d'aller toujours au-delà de ce qui semble possible aux « petits », à ceux qui obéissent aveuglément aux tables anciennes. « Soyez inventifs » (Get creative), dit-il souvent aux docteurs de son équipe. Or la créativité est une autre caractéristique du surhomme. Il veut également des disciples à son image et il arrive parfois qu'ils trouvent, effectivement, comme lui, des solutions inattendues ou extrêmes aux problèmes posés par les patients. Ouvrir des crânes pour y placer des électrodes, utiliser des vers pour nettoyer des plaies, ou un vieil appareil prenant des radios sans contraste ne sont pas des solutions d'« hésitants ».

Je veux me joindre aux créateurs, à ceux qui moissonnent et chôment : je leur montrerai l'arc-en-ciel et tous les échelons qui mènent au Surhomme. Je chanterai mon chant aux solitaires et à ceux qui sont deux dans la solitude ; et quiconque a des oreilles pour les choses inouïes, je lui alourdirai le cœur de ma félicité.
Je marche vers mon but, je suis ma route ; je sauterai par-dessus les hésitants et les retardataires. (29)

House est créatif parce qu'il « pense en dehors de la boîte » (30) constamment. Si l'on en croit Foreman, « il ne sait pas même pas où se trouve la boîte » (31) ! Il a des idées folles ou qui paraissent folles à ceux qui l'entourent, mais ces idées se révèlent souvent justes, précisément parce qu'elles ne sont pas convenues.

Enfin, dans ce domaine de la créativité, assez curieusement, House inclut également l'utilisation de la métaphore. Or le livre de Nietzsche regorge de métaphores. Le recours à cette figure de style est proprement recommandé par Zarathoustra lui-même :

Respectez, mes frères, l'heure, quelle qu'elle soit, où votre esprit veut parler en métaphores : c'est alors que naît votre vertu.
Votre corps en cet instant s'élève au-dessus de lui-même et ressuscite. Sa joie enchante l'esprit qui devient créateur ; il évalue, il aime et prodigue ses dons à toute chose. (32)

Et voilà qu'on peut détecter chez House la marque du Surhomme jusque dans sa façon de s'exprimer ! Certes, ses métaphores sont souvent maladroites et il est le premier à le reconnaître, mais elles permettent souvent à son équipe de mieux comprendre ce qu'il veut dire ou de trouver des pistes en les creusant ou en les déformant légèrement. La créativité linguistique rejoint alors la créativité scientifique.

*
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Friedrich Nietzsche reste vague lorsqu'il s'agit d'évoquer la façon dont l'homme peut se surpasser lui-même pour devenir surhomme. Il utilise toujours les mêmes formules : « aller au-delà de », « se surpasser », « suivre sa route » et il écrit :

Il y a des chemins et des moyens en foule pour se surpasser. À toi d'y songer. (33)

C'est dans son mode de fonctionnement, dans le type de relation qu'il établit avec les personnes de son entourage, que l'on trouve les moyens que House a choisis : la froideur envers tout le monde, la distance avec les patients et leur famille, le mépris des médecins « hésitants », l'exigence d'une constante efficacité de la part de son équipe s'accompagnant d'un langage direct et sans concession, le recours à l'ami dans les cas difficiles, le rejet de toute autorité et même l'utilisation des métaphores dans sa recherche de créativité. Tous ces éléments contribuent à faire de lui celui qui traverse le pont qui mène au Surhomme.


Remerciements




Merci à Heather Osborne pour sa splendide traduction, (http://heatherosborne.speculative-fiction.ca/) à Jean-François Vaillant pour sa capacité à toujours pouvoir me dire qui disait quoi dans quel épisode quand j'étais coincée, et à Gérard Dahan pour sa traque impitoyable des doubles espaces et autres fautes de typographie.

(1) Saison 4 Épisode 13, No More Mr. Nice Guy [Trop gentil pour être vrai].
(2) "If we believe in the existence of extreme jerkiness, which I suspect that we do... Then we also have to accept the existence of the opposite extreme."
(3) Saison 2 Épisode 1, Acceptance [Peine de vie].
(4) Ainsi parlait Zarathoustra, Troisième partie, « De la vertu amoindrissante ».
(5) Saison 1 Épisode 2, Paternity [Test de paternité].
(6) Ainsi parlait Zarathoustra, Quatrième partie, « De l'homme supérieur ».
(7) Saison 5 Épisode 9, Last Resort [Un Diagnostic ou je tire].
(8) Ainsi parlait Zarathoustra, Quatrième partie, « De l'homme supérieur »: «Mais nous refusons d'être égaux devant la populace. Hommes supérieurs, tenez-vous loin de la place publique.»
(9) Saison 4 Épisode 6, Whatever it Takes [En mission spéciale].
(10) Saison 2 Épisode 4, TB or not TB [Être ou paraître].
(11) Saison 2 Épisode 12, Distractions [Casse-tête].
(12) Saison 3 Épisode 3, Informed Consent [Marché conclu].
(13) Saison 5 Épisode 19, Locked In [Locked in Syndrome].
(14) Saison 1 Épisode 9, DNR [Vivre ou laisser mourir].
(15) Ainsi parlait Zarathoustra, Deuxième partie, « Des Érudits ».
(16) Ainsi parlait Zarathoustra, Quatrième partie, « L'offrande de miel ».
(17) Saison 1 Épisode 3, Occam's Razor [Cherchez l'erreur].
(18) « catching flies with honey » se traduit mot à mot par « attraper les mouches avec du miel ».
(19) Ainsi parlait Zarathoustra, première partie, « De la vertu qui donne ».
(20) Saison 4 Épisode 14, Living the Dream [Pour l’amour du Soap] : I miss the job. I miss running around playing private investigators. I miss the puzzles. I don’t miss you. (« Le boulot me manque. Courir partout en jouant aux détectives privés, ça me manque. Les énigmes aussi. Mais vous ne me manquez pas.»)
(21) Ainsi parlait Zarathoustra, première partie, « De l'amour du prochain ».
(22) Saison 3 Épisode 5, Fools for Love [L'Amour de sa vie].
(23) Saison 1 Épisode 17, Role Model [Double Discours].
(24) Ainsi parlait Zarathoustra, Deuxième partie, « De la canaille ».
(25) Saison 4 Épisode 9, Games [Les jeux sont faits].
(26) Ainsi parlait Zarathoustra, Troisième partie, « De la grande nostalgie ».
(27) Voir saison 4 Épisode 5, Mirror, Mirror [Miroir, miroir].
(28) Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue.
(29) Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue.
(30) He "thinks outside the box". Il n'y a pas vraiment d'équivalent en français, probablement parce que cette façon de faire n'est pas recommandée dans notre pays cartésien, trop cartésien...
(31) Saison 1 Épisode 3, Occam's Razor [Cherchez l'erreur]: "He has no idea where the box is."
(32) Ainsi parlait Zarathoustra, Première partie, « De la vertu qui donne »
(33) Ainsi parlait Zarathoustra, Troisième partie, « Des tables anciennes et nouvelles».